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17 janvier 2009 6 17 /01 /janvier /2009 15:33
    On est inquiet dans la famille de Daniel Eyselle, le Petit Chose, car le frère du jeune homme est malade, au loin. La scène se passe à Lyon, au milieu du XIXè siècle.

  1. Il faisait nuit, l'air était lourd... J'étais là depuis quelques instants, pensant à des choses tristes et regardant vaguement dans la nuit, quand un violent coup de sonnette m'arracha de ma croisée brusquement. Je regardai mon père avec effroi, et je crus voir passer sur son visage le frisson d'angoisse et de terreur qui venait de m'envahir. Ce coup de sonnette lui avait fait peur, à lui aussi.
  - On sonne! me dit-il presque à voix basse.
- Restez, père, j'y vais. Et je m'élançai vers la porte.
  Un homme était debout sur le seuil. Je l'entrevis dans l'ombre, me tendant quelque chose que j'hésitais à prendre.
- C'est une dépêche, dit-il.
- C'est une dépêche! grand Dieu! Pourquoi faire?
Je la pris en frissonnant, et déjà je repussais la porte; mais l'homme la retint avec son pied et me dit froidement : « Il faut signer ».
Il fallait signer! Je ne savais pas : c'était la première dépêche que je recevais.
- Qui est là, Daniel? me cria M. Eyssette; sa voix tremblait. Je répondis :
- Rien! c'est un pauvre!... Et faisant signe à l'homme de m'attendre, je courus à ma chambre, je trempai ma plume dans l'encre à tâtons, puis je revins.
  L'homme dit : « Signez là ».
  Le petit Chose sina d'une main tremblante, à la lueur des lampes de l'escalier; ensuite il ferma la porte et rentra, tenant la dépêche cachée sous sa blouse.

  2. Oh! oui, je te tenais cachée sous ma blouse, dépêche de malheur! Je ne voulais pas que M. Eyssette te vit; car d'avance je savais que tu venais nous annoncer quelque chose de terrible, et lorsque je t'ouvris, tu ne m'appris rien de nouveau, entends-tu, dépêche! Tu ne m'appris rien que mon cœur n'eût déjà deviné.
  - C'était un pauvre? me dit mon père en me regardant.
  Je répondis sans rougir : « C'était un pauvre » et pour détourner ses soupçons, je repris ma place à la croisée.
  J'y restai encore quelque temps, ne bougeant pas, ne parlant pas, serrant contre ma poitrine ce papier qui me brûlait.
  Par moments, j'essayais de me raisonner (¹), de me donner du courage, je me disais : « Qu'en sais-tu? c'est peut-être une bonne nouvelle. Peut-être on écrit qu'il est guéri... » Mais, au fond, je sentais bien que ce n'était pas vrai, que je me mentais à moi-même, que la dépêche ne dirait pas qu'il était guéri.

3. Enfin, je me décidai à passer dans ma chambre pour savoir une bonne fois à quoi m'en tenir. Je sortis de la salle à manger, lentement, sans avoir l'air; mais quand je fus dans ma chambre, avec quelle rapidité fiévreuse j'allumai la lampe! Et comme mes mains tremblaient en ouvrant cette dépêche de mort! Et de quelles larmes brûlantes je l'arrosai, lorsque je l'eus ouverte...
  Combien de temps je restai là, debout, pleurant devant cette dépêche ouverte, je l'ignore. Je me souviens seulement que les yeux me cuisaient beaucoup, et qu'avant de sortir de ma chambre je baignai mon visage longuement. Puis, je rentrai dans la salle à manger, tenant dans ma petite main crispée la dépêche trois fois maudite.
  Et maintenant, qu'allais-je faire? Comment m'y prendre pour annoncer l'horrible nouvelle à mon père?...

  4. Or, tandis que je me parlais à moi-même, je m'approchai de la table et je vins m'asseoir à côté de M. Eyssette, juste à côté de lui. Le pauvre homme avait fermé ses livrs, et, de la barbe de sa plume, s'amusait à chatouiller le museau blanc de Finet. Cela me serrait le cœur, qu'il s'amusât ainsi. Je voyais sa bonne figure, que la lampe éclairait à demi, s'animer et rire par moments, et j'avais envie de lui dire : « Oh! non, ne riez pas; ne riez pas, je vous en prie : ».   Alors, comme je le regardais ainsi tristement, avec ma dépêche à la main, M. Eyssette leva la tête. Nos regards se rencontrèrent, et je ne sais pas ce qu'il vit dans le mien, mais je sais que sa figure se décomposa(²) tout à coup, qu'un grand cri jaillit de sa poitrine, qu'il me dit d'une voix à fendre l'âme : « Il est mort, n'est-ce pas? » que la dépêche glissa de mes doigts, que je tombai dans ses bras en sanglotant et que nous pleurâmes longuement, éperdus (³) dans les bras l'un de l'autre, tandis qu'à nos pieds Finet jouait avec la dépêche, l'horrible dépêche de mort, cause de toutes nos larmes.

ALPHONSE   DAUDET,   Le Petit Chose.




Explication de mots :
(¹) De chercher des raisons pour me donner du courage
(²) L'émotion altère sa mine et ses traits.
(³) La violence de l'émotion leur fait perdre la possession d'eux-mêmes, ils sont comme égarés.


Goûtons le texte :
  La dépêche qui vous fait connaître très vite un événement qui se passe souvent très loin de vous, voilà certes un des grands progrès du monde moderne! On la réserve naturellement pour les nouvelles importantes et bien souvent elle nous informe brusquement d'un grand bonheur ou d'un grand malheur. c'est pourquoi le cœur bat avec anxiété à la vue de ce papier bleu. C'est bien une catastrophe héla! qu'il annonce ici à Daniel et à son père. Le récit est bouleversant. Qu'y a-t-il de plus cruel que la perte d'un être cher? C'est avec un cœur vivement touché que nous participons à l'épreuve du père et du fils, exprimée avec tant de vérité et d'émotion.





source = EDITIONS BOURRELIER
La lecture en action
G.   BRUNET   Professeur à l'École Normale de la Seine
L.   DESCHAMPS   Directeur d'École.


WIKIPÉDIA   Alphonse   DAUDET

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